| La recherche du sens dans les pratiques soignantes |
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| Parutions de Manuel Moraga |
Une démarche de soins réfléchieLa profession et les sciences infirmières sont aujourd'hui confrontées à des difficultés, dans un contexte politico-socio-économique qui influence fortement les secteurs cliniques, de la recherche, de la gestion et de la formation professionnelle. Le monde des pratiques semble s'être organisé autour de l'utilitarisme et de la production des résultats, en perdant de vue la recherche de sens dans le travail quotidien et le but de notre action. Le concept de pratique soignante limité à la production de soins ?
A part le contexte politico-socio-économique, deux autres facteurs semblent influencer la "crise" de la discipline infirmière. Un de ces facteurs en relation avec notre histoire est l'enseignement, l'intégration et l'utilisation par chaque professionnel des théories et modèles de soins. Pendant plusieurs années, nous avons eu tendance à utiliser ces modèles de soins: les processus de soins, les diagnostics infirmiers, les transmissions ciblées, de façon utilitaire, opérationnelle, en perdant souvent le sens de ces démarches, oubliant ainsi parfois l'importance de développer une attitude réflexive et des outils d'évaluation pour faire évoluer ces moyens.
Aujourd'hui, de plus en plus de professionnels s'accordent pour promouvoir l'idée que la discipline infirmière dans ses différentes dimensions ne pourra évoluer qu'en tenant compte, comme élément essentiel, de l'étude des caractéristiques de notre pratique et de notre offre de service organisées avec les personnes, leur environnement et leurs référentiels de santé. Cette démarche permettra le développement de savoirs et de compétences en adéquation aux besoins de la population. Paradoxalement cet élément qui devrait participer à la construction de nos pratiques semble être le deuxième facteur qui influence la "crise" dans la discipline infirmière. Le concept de pratique soignante est assimilé par certains à des tâches, à des actions, à la production de soins, négligeant ainsi la démarche de recherche de sens qui sous-tend toute pratique professionnelle. Mais est-il possible de faire l'économie dans nos pratiques d'une démarche réflexive soutenue par la philosophie, la pensée pour la construction de la discipline infirmière ? En quoi les pratiques sont-elles révélatrices des courants de pensée qui les traversent ? Philosophie et théorie dans la constrution de la discipline infirmièrePour répondre à ces questions, réfléchir et étudier les articulations entre les théories et les pratiques il est intéressant de s'appuyer sur la pensée des auteurs de référence. La phénoménologie est une notion forgée par Edmund Husserl, à partir de la notion de phainomenon, "ce qui apparaît". La phénoménologie désigne la "science", "l'étude" des choses et du monde tels qu'ils se présentent à notre conscience. En découvrant le caractère intentionnel de la conscience - qui nous interdit de distinguer l'objet perçu de l'acte dans lequel il est perçu -, Husserl pose les jalons d'une nouvelle lecture de l'homme, relayée d'abord par son élève Heidegger puis par les existentialistes français tels que Sartre ou Merleau-Ponty.Cette pensée se caractérise par son inscription contre le positivisme qui se donne pour but la lecture objective du monde et de ses composantes. Dans le positivisme le sujet est relégué au second plan, le monde, les individus, les choses étant considérés comme des objets dont une définition objective et scientifique peut en être tirée. Les héritiers de la phénoménologie nous démontrent, avec Sartre par exemple, que l'existence précède l'essence, le sujet agissant prévaut sur l'objectivité du monde. Cette interaction ne tend pas à désigner un agir, une succession d'actes, mais la constitution d'un sens originel, d'une intersubjectivité originelle entre les autres, le monde et soi-même. Il n'est pas question de nier l'objectivité mais de faire ressortir son caractère dynamique. Alors, de quelle façon l'approche phénoménologique peut-elle nous intéresser dans la pratique des soins ? Pourquoi cette approche mérite-t-ellede s'y attarder ? Méthodologiquement, par le biais de l'intersubjectivité, la phénoménologie nous montre que toute pratique est intrinsèquement liée à l'univers symbolique, institutionnel et théorique, dans lequel elle a lieu. Une pratique, un agir ne peuvent être envisagés sans préalablement s'interroger sur la prédonation symbolique du milieu institutionnel dans lequel nous évoluons. Qui parle en nous lorsque nous donnons un soin ? L'habitude ? Le milieu institutionnel dans lequel nous travaillons quotidiennement ? Le discours social ? Notre propre histoire ? La mobilisation du cadre phénoménologique dans ce contexte signifierait repenser la pratique des soins en réfléchissant aux strates symboliques accumulées, dont inévitablement nous ne pouvons nous défaire, d'autant que c'est à partir d'elles que nous déchiffrons notre pratique quotidienne. Toute pratique est indissociable du cercle herméneutique et doit s'interroger, à un moment ou un autre, sur le discours implicite qui la supporte et lui donne sens. Qui parle ? Le discours médical, administratif ? Les techno-sciences ? Occulter la question du discours dominant revient à s'exposer au risque de la perte du sens de la pratique et à l'instrumentalisation de la pratique. Si la phénoménologie nous montre bien que toute pratique est tributaire du cercle de compréhension symbolique, de quelle façon peut-elle nous aider à réenvisager une pratique de soins ou à éviter de se laisser enfermer dans les pièges du discours ambiant ? L'intérêt de la phénoménologie ne se borne pas à nous inviter à poser un cadre réflexif autour de la question herméneutique. En positionnant l'homme comme un sujet réflexif, elle nous invite continuellement à poser la question du sens de notre pratique et de notre rapport avec l'autre puisque nous n'existons que dans ce rapport dialectique à l'autre. Nier cette intersubjectivité constitutionnelle, c'est tomber dans l'oubli du sens, s'aliéner à une soi-disant objectivité du discours ambiant, et reléguer la pratique à un acte objectif dans lequel le patient et nous-mêmes sommes des objets du discours. Le danger est bien là. En oubliant la question du sens de telle ou telle pratique, en occultant notre statut d'être réflexif : en tant que praticien, c'est prendre le risque de se perdre dans le "on" des discours savants. Faire l'économie d'une démarche réflexive conduirait à une instrumentalisation de nos pratiques et nous ferait perdre le sens de notre discipline qui doit s'organiser et se constituer à partir de la personne et de sa nature d'humain. Il n'est nullement question de dresser la critique des sciences ou des techniques, mais il s'agit d'affirmer que l'oubli de la question du sens a pour conséquence de faire des pratiques une finalitéen soi, alors qu'elle est l'instrument d'une médiation entrel'autre et soi-même. 1 L'pproche phénoménologique, en démontrant le caractère fondamentalement intersubjectif de l'être humain, nous garde de l'objectivation des pratiques, tendant à les considérer comme une fin en elles-mêmes. Elles nous préservent de l'instrumentalisation de l'autre, de la personne soignée, en l'instituant comme sujet à travers lequel nous nous lisons nous-mêmes. Aussi, pour travailler dans la construction des pratiques soignantes et dans le développement de différents projetsinstitutionnels, il est capital de se baser sur une démarche réflexive, soutenue dans ses différentes dimensions par un système de valeurs philosophiques et humaines définies. ConclusionIl reste essentiel de redéfinir la pratique soignante dans un processus dynamique avec les personnes soignées, en interaction avec les différents partenaires et avec le monde dans lequel nous évoluons. Il est aussi important d'intégrer dans nos démarches professionnelles la recherche continue de positionnement et d'intentionnalité, d'étudier l'impact du processus de co-construction dans les pratiques soignantes ; finalement, de créer, dans les pratiques, des dispositifs pour un questionnement systématique de notre travail. NOTES
DEFINITION Herméneutique : qui a pour objet l'interprétation des textes (philosophiques, religieux): L'art, la science herméneutique. Texte d'Alexandre Moraga, magasine SOINS - Numéro 682 -janvier/février 2004 |
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